Manifeste

Une science redevable envers le vivant

Avant-Propos

Quand Isaac Asimov, génial écrivain de Science-Fiction nous mettait en garde dans un discours visionnaire:

Pour une science au service de toutes les formes de vie

Le constat

Il faut cesser de mentir sur l’innocence de la science. Elle n’est pas une victime instrumentalisée par le capitalisme industriel : elle en est la matrice. C’est elle qui a rendu pensable, puis possible, l’extraction à grande échelle, la pétrochimie, la fission nucléaire, l’agriculture chimique, l’intelligence artificielle militarisée.

Sans la thermodynamique, pas de moteur à explosion. Sans la chimie de synthèse, pas de plastique ni de pesticide de synthèse. Sans la biologie moléculaire industrialisée, pas de semence brevetée. Sans les laboratoires d’intelligence artificielle qui, aujourd’hui, optimisent des systèmes d’armes létales autonomes, pas de guerre déléguée à des algorithmes incapables de rendre compte de leurs choix. La catastrophe écologique — et la catastrophe tout court — n’est pas un dérapage de la science, un accident de parcours, un "mauvais usage" d’un outil neutre. Elle est le produit le plus abouti d’une science qui s’est historiquement construite sans redevabilité envers ce qu’elle transforme : le vivant, les sols, les océans, l’air, les générations à venir, et jusqu’au droit même de décider qui vit et qui meurt.

Hippocrate exigeait de ne pas nuire. Rabelais avertissait que "science sans conscience n’est que ruine de l’âme". Nous devons ajouter aujourd’hui ce qu’ils ne pouvaient pas encore voir : que la science elle-même, dans son organisation, son financement et ses critères de validation, a fait sécession d’avec le vivant qu’elle prétendait servir.

Les scientifiques, ingénieurs et techniciens ont longtemps cru — ou feint de croire — que Descartes leur donnait mandat de se penser en "maîtres et possesseurs de la Nature". C’est un contresens historique : le Discours de la Méthode de 1637 appelait à comprendre la nature, non à la posséder. Ce galvaudage a fourni une couverture philosophique à trois siècles d’extraction industrielle. Il est temps de le nommer pour ce qu’il est.

Ce que nous ne rejetons pas

Nous ne rejetons pas la connaissance. Nous ne rejetons pas la rigueur, la méthode, l’exigence de preuve. Nous rejetons la science qui s’est affranchie de toute redevabilité envers le vivant — celle qui mesure son succès à la publication, au brevet, au rendement, jamais à ce qu’elle laisse derrière elle.

Cette distinction n’est pas un confort rhétorique qui nous permettrait de nous absoudre nous-mêmes. C’est une ligne de responsabilité : toute recherche, y compris la nôtre, doit être soumise à évaluation écotoxicologique, énergétique et de cycle de vie complet, avant d’exister dans le monde et non après.

Ce que nous demandons

Aux institutions : qu’aucun financement, aucune publication, aucun brevet ne soit accordé sans évaluation préalable et contraignante de l’impact écologique cumulé de la recherche, de sa fabrication à sa fin de vie.

Aux chercheurs : un droit de retrait scientifique. Pas une censure imposée d’en haut — nous nous en méfions autant que quiconque — mais la reconnaissance du droit, et du devoir moral, de refuser de participer à un programme de recherche dont on peut raisonnablement prévoir qu’il nourrira la destruction du vivant. Ce que les lanceurs d’alerte font a posteriori, nous demandons qu’il devienne possible a priori. Ce droit a un nom : le refus de parvenir — le choix de ne pas avancer dans une carrière dont la trajectoire contrevient à l’éthique du vivant.

À tous : la compilation et la transmission, sur des supports durables et non propriétaires, du savoir déjà validé comme écocompatible — pour qu’aucune catastrophe ne puisse être excusée demain par l’ignorance.

Ce que nous refusons

Nous refusons l’alibi du "c’est la société qui a mal utilisé nos découvertes". Une découverte n’est jamais neutre : elle porte en elle les usages que sa conception a rendus possibles, probables, rentables. Le chercheur en IA qui code un système de ciblage autonome ne peut pas davantage se réfugier derrière la neutralité de l’algorithme que le chimiste qui formule un pesticide ne peut se réfugier derrière la neutralité de la molécule : dans les deux cas, la trajectoire de nuisance était prévisible dès la conception, et le silence complice commence là, bien avant le premier tir ou le premier déversement. Le scientifique qui invoque sa seule responsabilité de chercheur, sans jamais interroger la trajectoire de ce qu’il rend possible, participe de la même sécession.

Ce n’est pas une abstraction. Combien de médecins censés lutter contre les maladies pulmonaires et les particules fines roulent en SUV diesel ? Combien d’ingénieurs de l’eau censés protéger cette ressource la contaminent par leurs propres choix énergétiques ? Combien de chercheurs en intelligence artificielle travaillent sur des armes autonomes létales ? Où est la logique — mathématique, éthique, élémentaire — dans tout ceci ? L’intégrité scientifique ne s’arrête pas à la porte du laboratoire.

Nous refusons également la tentation inverse — la nostalgie d’un monde sans science, l’obscurantisme paré de vertu écologique. Ce n’est pas la connaissance qui nous a menés ici, c’est une connaissance sans redevabilité.

Notre engagement

Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. La science et la technique sont les pouvoirs les plus grands que l’humanité ait jamais exercés sur le vivant. Il est donc temps d’en assumer les responsabilités à la même échelle.

Nous choisissons une science qui rend des comptes avant d’agir, pas après. Une science qui considère qu’un savoir qui appauvrit le vivant n’est pas un progrès, quelle que soit sa sophistication. Une science qui préfère ralentir que détruire, et qui juge sa réussite à ce qu’elle préserve plutôt qu’à ce qu’elle produit.

Signer ce manifeste

Ce manifeste est un appel à toutes celles et ceux — chercheurs, ingénieurs, techniciens, citoyens — qui refusent de dissocier l’acte scientifique de sa redevabilité envers le vivant.

En signant, vous affirmez que la connaissance doit rendre des comptes avant d’agir, et vous rejoignez ceux qui choisissent une science qui juge sa réussite à ce qu’elle préserve plutôt qu’à ce qu’elle produit.

Remplissez le formulaire ci-dessous pour apposer votre signature. Vous pouvez également partager ce manifeste sur LinkedIn.

Signer le Manifeste

Nous ne partagerons jamais votre email avec qui que ce soit.